Souvent on me demande : alors tu écris autre chose ? Je bafouille en général une réponse embarrassée du genre  » Oui j’ai des choses sur le feu… ». En fait, les périodes d’écriture sont des périodes de doute, d’interrogation perpétuelle, de déprime parfois. Et durant ces périodes il est difficile d’apporter une réponse claire à cette question simple.

En revanche si l’on me demande  » Tu lis quoi en ce moment », je réponds sans hésiter. Car l’un des plaisirs de la lecture c’est de partager ses enthousiasmes mais aussi parfois ses déceptions. Et comme la lecture est  source d’énergie pour tout écrivain, je me propose de parler ici, à partir de l’ouverture de mon site en septembre 2009, du livre qui m’aura le plus marqué au cours du mois écoulé.


Mes lectures

Janvier 2010

Filed under: Mes lectures, Publié le 12 janvier 2010

Albert Strickler, Au-dessus du brouillard – Journal du Tourneciel

Il est facile pour un lecteur de «  passer à côté » d’une œuvre littéraire importante et reconnue. Le plus souvent parce qu’il en ignore l’existence. Ou alors parce qu’il l’aborde à un moment de sa vie qui n’est pas opportun, ou qu’il fait usage d’un code d’accès erroné, ou encore que des préjugés en parasitent son approche.

Même un très grand lecteur restera toujours dans l’ignorance d’œuvres littéraires majeures. L’autre jour à la radio, Amos Oz avouait qu’il n’avait jamais entendu parler de Herta Muller la toute nouvelle Prix Nobel de littérature.

Moi j’ai failli «  passer à côté » de l’œuvre d’Albert Strickler, né en 1954 dans le nord de l’Alsace, au bord du Rhin. Depuis quelques années il vit en Centre Alsace, à La Vancelle.

D’après ce qu’on m’en dit, Strickler écrit depuis toujours. Il a publié une dizaine de recueils, de poèmes, de journaux. Je pense qu’on le range dans la catégorie «  poète », statut qu’il revendique de manière amplement justifiée !

Est-ce cette étiquette qui jusqu’à présent m’a fait frôler son œuvre en m’empêchant d’y pénétrer pleinement ? C’est probable et malheureux à la fois. Mais mes a priori se sont évaporés dès les premières pages de son dernier ouvrage Au-dessus du brouillard – Journal du Tourneciel 2008 Editions des Vanneaux, 645 pages.

Il s’agit d’un journal que Strickler tient quotidiennement entre le 30 décembre 2007 et le 31 décembre 2008. Jour après jour il y raconte dans un style admirable, riche, léger ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce qu’il lit, les musiques qui le font vivre, les gens qu’il rencontre…

Au hasard de l’une des 365 journées, celle du 20 juin. Parlant de la délectation éprouvée à propos d’un livre qu’il est en train de lire :

Ce qui est immédiatement le cas ne serait-ce que parce que la langue y est doublement célébrée en ses fonctions linguistiques et gustatives. Un petit livre qui sollicite donc, de façon très apéritive, si je puis dire, les cinq sens tout en flattant l’intellect.

Une  amie à qui j’en recommandais chaleureusement la lecture m’objecta l’autre jour qu’il y avait peut-être  une dimension narcissique dans un tel projet littéraire. L’objection peut se comprendre, mais elle tombe dès les premières pages.

Le hasard veut que l’autre soir nous participions tous deux avec deux autres écrivains à un échange avec des lecteurs à la bibliothèque de Kaysersberg. Jacques Lindecker, le critique littéraire du quotidien L’Alsace qui animait le débat l’a conclu par une question aux quatre auteurs présents : «  Quels changements souhaiteriez-vous voir se produire dans votre région ? » J’ai bafouillé une banalité du genre que j’aimerais que les gens, ici, gagnent en légèreté.

Une heure plus tard, dans la voiture, la réponse que j’aurais dû donner s’est imposée à moi : «  J’aimerais qu’ici les gens vivent un peu comme Albert Strickler écrit ».



Septembre 2009

Filed under: Mes lectures, Publié le 10 septembre 2009

Sebastian HAFFNER, Histoire d’un Allemand

Ce livre est de ceux qui vous prennent en otage dès les premières pages et qui par la suite ne vous lâchent plus.

Son auteur : un jeune magistrat stagiaire, plutôt conservateur, cultivé, sans engagement politique particulier, qui s’exile en Grande-Bretagne en 1938, tant il juge irrespirable l’atmosphère politique et culturelle nationale socialiste. Il est alors âgé de trente et un ans.

Depuis son exil britannique et dès avant la déclaration de guerre, il «  veut simplement raconter et non prêcher. » Raconter la montée en puissance méthodique de la terreur nazie, la part de naïveté des uns, de lâcheté des autres. Raconter les amitiés entre étudiants qui soudain se lézardent, la mise à l’écart progressive du camarade dont on savait à peine, avant, qu’il était juif. Raconter «  comment un peuple peut sombrer dans l’infamie ».

Une scène que je relis souvent se déroule en mars 1933 au Palais de Justice de Berlin. Les juges et avocats juifs sont encore en exercice. Haffner travaille à la bibliothèque du Palais : ambiance feutrée, plaisir du juriste, entouré de gros volumes de jurisprudence, à affiner le raisonnement juridique d’un jugement civil. Car officiellement l’Etat de droit est toujours en vigueur. Puis le silence est rompu par des cris rauques, des hurlements provenant du couloir. Quelqu’un dit : «  Les S.A. Ils jettent les Juifs dehors. » Haffner poursuit :   « Quelqu’un se mit à rire. Ce rire fut sur l’instant plus effrayant que la chose elle-même : dans un éclair on comprenait que dans cette pièce, comme c’était étrange, il y avait des nazis. »

Les SA envahissent alors la bibliothèque. L’un d’eux se plante devant lui : «  Etes-vous aryen ? » Haffner répond par l’affirmative. «  Le sang me monta aux joues. Un instant trop tard, je ressentis ma honte, ma défaite… »

Haffner retourne en Allemagne en 1954 où il devient un journaliste et historien de renom. C’est à son décès, en 1999, que ses enfants trouveront au fond d’un tiroir un manuscrit dont leur père n’avait jamais parlé. Publié un an plus tard sous le titre Geschischte eines Deutschen , il connaîtra, dès sa publication en Allemagne, un immense succès. Je l’ai dévoré en français puis relu en allemand.

Il ne me reste qu’à lancer à mon tour l’injonction de l’amie qui m’a fait découvrir Haffner : ce livre, il faut l’avoir lu !




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